Le Veilleur des bois

Publié le par Lyskald

Voici Le Veilleur des bois un autre extrait d'une de mes nouvelles. J'arrête l'extrait à un petit tournant de l'histoire.  La trame se situe dans des temps médiévaux un peu rêvés,  presque heroïc-fantasy comme on dit parfois. Bonne lecture!

 








Le Veilleur des bois


A l'ombre du silence, le vent se répercutait en échos dans la forêt endormie. La nature nonchalante semblait s'être figée. Un simulacre de route se dessinait maladroitement à travers les grands épicéas et châtaigners. Au milieu des cailloux et des bogues creuses, leurs racines, tels des gisants abandonnés, donnaient à ce chemin un relief que les passages fréquents n'avaient pas érodé. Sur son cheval à robe alezane, le barde ne pressait pas l'allure. Il se perdait en rimes nouvelles et murmurait quelques notes inaudibles empruntées au chant des oiseaux qu'il écoutait pensivement. Le voile de la nuit fonçait déjà les confins de l'horizon. Le village où le musicien devait tenir une représentation était distant de quelques lieues encore. Mais la hâte n'effleurait pas son esprit.

Brusquement, Mélopée s'arrêta. Il manifesta un bref hennissement. Son maître, tirant sur la bride, n'obtint rien de plus que d'autres hennissements de plus en plus déterminés. Le cheval refusait d'avancer et commençait à reculer nerveusement devant un horizon qui, pourtant, n'inspirait aucune crainte au barde.

Dans les fourrés de fougères se tordant doucement dans les teintes maladives de l'automne, rien ne semblait transparaître. Pas même un bruissement qui aurait pu éveiller une certaine curiosité. Le calme embaumait les bois d'une fragrance immobile. Le cavalier caressa la tête de son compagnon en signe d'empathie et tira une nouvelle fois sur la bride. Mélopée répondit par des sursauts convulsifs ponctués d'hennissements désapprobateurs. La sérénité du barde s'étiolait, un doute l'envahit progressivement. Il se mit à scruter l'horizon, nerveusement, méthodiquement. Enfin, il descendit de sa monture et fit quelques pas en direction des bois profonds. Là, à mesure qu'il avançait, un danger semblait étreindre sa respiration.

Quand soudain, derrière lui, des bruits de pas sur les feuilles mortes. A sa droite, des fougères frissonantes. Tout près de lui, un craquement de branches. Le barde recula vers Mélopée et s'agrippa à son harnais comme on agrippe un bras rassurant. Les yeux embrumés de crainte, il passait fébrilement son regard entre les arbres, les fourrés et attendait, pétrifié, de voir ses peurs confirmées. Le chant des oiseaux s'était tu et l'on aurait pu croire que, perchés sur leurs branches, aux premières loges, ils se concentraient sur la scène en s'impatientant de la venue d'un nouveau comédien avant la fin de l'acte.

Tout à coup, une ombre argentée se profila derrière un arbre. Deux lueurs jaune-vert se rejoignaient en un faisceau oppressant vers le barde et son compagnon fidèle. L'ombre avança sans hâte et montra son visage gris et blanc. Mélopée recula encore en hennissant de frayeur, il savait sa condition de proie. Le musicien, lui, semblait être paralysé. Le loup sortit des fougères de son domaine et se posta à la limite entre le bois et le chemin. Il manifesta un grognement sourd et long. L'éternité avait pris possession du temps et en déréglait sa perception. La nuit avait suspendu son cours, lumière et obscurité emprisonnaient le crépuscule. La bête blessait le silence de ses grognements monotones. A chaque nouvelle morsure, il mourait un instant. Le barde restait là, étranglé de peur, attendant le sort inéluctable. Le loup le fixait et marquait son autorité par une immobilité surnaturelle que le musicien savait éphémère.

Soudain, une blessure mortelle condamna le silence. Des notes pures, d'une douceur indécente, enveloppèrent les bois. Le barde réprimait sa fébrilité, son attention s'aiguisa. Le loup, lui, abandonnant son regard insoutenable, tourna la tête en direction de la musique inattendue. Puis, il alla se coucher tranquillement sur un lit de fougères encore fraîches.

La lumière pâmée du soir dorait les feuillages alors que la forêt profonde s'alanguissait doucement dans la pénombre. A travers ce clair-obscur, une mélodie vaporeuse se balançait en écho entre les rochers moussus et les troncs tordus d'arbres énamourés dans le crépuscule s'allongeant. A peine le barde eût-il reconnu ces notes, comme venant d'un vieux luth aux cordes lissées par le temps, qu'il s'intrigua de la silhouette apparaissant entre deux chênes.

Le barde, d'instinct, voulut reculer de quelques pas. Cependant, l'appréhension du loup tout proche le confinait dans sa tétanie.

La silhouette se détacha de l'ombre. Les traits se distinguèrent à la lueur du jour mourant. Ils étaient ceux d'un vieil homme qui marchait d'un pas sûr. Une longue chevelure cendrée encadrait son visage, à moitié dissimulé, sous son chapeau à large bord, piqué d'une plume vaillante. Quelques boucles hirsutes, d'un blanc grisonnant, tombaient sur sa cape vert-sombre. Avec son luth en appui sur le ventre, il ressemblait à un vieux musicien en errance que le loup regardait d'un oeil distrait voire presque familier.

Publié dans Extraits de nouvelles

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